bulletin de la Société Jules Verne


206 Mai 2023

[ Table des Matières


[ Éditorial

Nous continuons et terminons dans le présent numéro le dossier sur la traversée de l’Atlantique de Jules Verne en précisant quelques faits méconnus sur le Great Eastern. Puis Jean-Claude Bollinger rappelle un autre géant des mers, Standard-Island, et l’un de ses avatars modernes.

Laurence Sudret propose une relecture critique d’un roman toujours méconnu, Un drame en Livonie, paru en 1904 mais rédigé dix années auparavant, et Jésus Navarro, membre hispanique, présente deux imitateurs réels... non pas de l’éternel Phileas Fogg, mais du docteur Fergusson. On retrouvera également la rubrique « Glanes et notules », nourrie par différents auteurs, et le numéro se termine par deux comptes rendus ainsi que les repères bibliographiques des années 2022 et 2023.

La rédaction est heureuse de saluer une nouvelle collaboratrice en la personne d’Agnès Marcetteau-Paul, ancienne directrice de la Bibliothèque municipale de Nantes et du Musée Jules Verne ; nos lecteurs et lectrices connaissent ses compétences en matière vernienne, dont son départ à la retraite à l’été 2022 nous permet désormais de profiter encore plus directement.

Annonçons d’ores et déjà un numéro spécial consacré à Michel Verne, à l’occasion du 100e anniversaire de sa disparition en 1925 – vingt ans après la mort de son père dont il a continué la production anonymement, d’une manière aussi originale que controversée. Après avoir publié plusieurs dossiers dans le BSJV sur les rapports difficiles entre père et fils, nous invitons les contributeurs éventuels à nous adresser leurs propositions jusqu’en août 2024.

La rédaction

[ Nouvelle lecture d'un faux roman policier : Un drame en Livonie


par Laurence Sudret


Avec mes remerciements à Dimitri F. qui a initié cette relecture.


Un drame en Livonie, roman publié en 1904 est l’antépénultième roman à paraître du vivant du romancier et c’est un des ouvrages les moins connus et les moins étudiés de Jules Verne [illus. 16]. Il est communément considéré comme un « roman policier » et c’est peut-être la raison qui explique cette absence d’étude s et d’analyses. Et il est vrai que le plus souvent, il surprend tant il ne ressemble en rien à ce que l’on est habitué à découvrir sous la plume du célèbre romancier. Pourtant, les romans en marge ne sont pas si rares dans les Voyages extraordinaires, et ils sont d’ailleurs souvent l’objet de belles surprises même si, reconnaissons-le, leur accueil n’a pas été à la hauteur de ce que furent les succès des romans les plus célèbres.

La correspondance en l’occurrence ne nous est d’aucune aide pour mieux comprendre ce qui a poussé l’auteur à l’écrire ; il a été écrit dans la dernière décennie du romancier – en 1893/4 – et il détaillait alors moins ses courriers. Il précise seulement dans une lettre du 11 août 1894 : « Je flânais, à la recherche de l’ouvrage de 1898, car, vous le savez, 95, c’est l’Île à hélice, 96, c’est le Drame en Livonie, 97, c’est l’Orénoque, et tout cela est fait. ». L’information ne nous apporte pas grand-chose, si ce n’est que le roman fut publié bien après la date prévue, sans doute comme cela a déjà été dit à plusieurs reprises, pour éviter un amalgame qui n’avait pas lieu d’être avec l’affaire Dreyfus.

Ce roman, que j’ai relu dernièrement, s’est présenté sous un jour nouveau. Je l’avais toujours considéré en effet comme un roman policier dont la fin était singulièrement ratée mais il m’a semblé cette fois que l’objectif de l’auteur était autre, ou peut-être, qu’il avait changé au cours de l’écriture.

Wladimir, l’homme de l’ombre...


Le roman s’ouvre sur un personnage très vernien : un homme courageux et en fuite. Il échappe aux loups, à la police mais il reçoit l’aide d’un homme du peuple, un meunier, qui lui permet de passer inaperçu. Ce personnage est la figure qui ouvre le roman : « Cet homme était seul dans la nuit ». Ce sont les premiers mots que l’on peut lire, la première phrase. Le démonstratif montre assez l’importance à accorder à l’homme, comme s’il était de facto, dès le début, l’homme dont il faut parler, celui qui incarne l’histoire.

Cet homme est très vite présenté comme le sont souvent les personnages verniens : « Vers onze heures du soir, cet homme s’arrêta cependant. Ce ne fut pas parce que ses jambes lui refusaient le service, ni parce que le souffle lui manquait, ni parce qu’il succom- bait à la fatigue. Son énergie physique valait son énergie morale. » Plus loin dans le même chapitre, on lit la description suivante :

Qui était ce fugitif, âgé de trente-quatre ans environ, haut de taille, d’une structure vigoureuse, épaules larges, torse puissant, membres solides, d’allure très déterminée ? De son capuchon, rabattu sur sa tête, s’échappait une barbe blonde, bien fournie, et, lorsque la brise le soulevait, on aurait vu briller deux yeux vifs, dont le vent glacé n’éteignait pas le regard.

Pour qui est habitué aux lectures verniennes, la présentation n’est pas surprenante. Elle rappelle celle des grands héros, les hommes d’action tels Michel Strogoff, Mathias Sandorf... Cet homme, puisqu’enfin il faut le nommer, c’est Wladimir Yanof, un évadé livonien, qui avait été enfermé dans un camp de Sibérie dont il s’est enfui :

" Depuis deux mois en fuite, il se dirigeait ainsi vers le couchant, fran- chissant d’interminables steppes, se condamnant à de pénibles détours, afin d’éviter les postes de cosaques, traversant les rudes et sinueux défilés des hautes montagnes, s’aventurant jusqu’à ces provinces centrales de l’Empire russe où la police exerce une si minutieuse surveillance ! " (Ibid.)

Pour comprendre la situation de Wladimir, il est impératif de préciser la situation « politique » dans laquelle se trouve les Livoniens et elle nous est expliquée dès ce premier chapitre : « À cette époque, la russification de l’administration des provinces Baltiques commençait seulement à écarter les éléments germaniques au profit des éléments slaves. Nombre de policiers étaient encore allemands d’origine. » Le problème est posé par cette simple phrase : le territoire est déchiré entre les habitants d’origine germanique qui détiennent les positions dominantes (dans l’économie, la politique, la justice...) et les habitants d’origine slave. Qui dit oppression, dit rébellion et c’est précisément ce qui se trame dans ce roman ; mais il s’agit non pas d’une rébellion armée mais bien intellectuelle : s’oppose à la domination inique germanique la force des idées et de la droiture morale slave, en la personne de Dimitri Nicolef, sur qui nous reviendrons plus loin.

Revenons pour le moment à Wladimir : il a été arrêté et déporté quatre ans avant le début de ce récit car :

" il était membre d’une de ces associations secrètes qui luttent en Russie contre l’autocratie des tsars. Non point qu’il fût affilié aux nihilistes qui, depuis cette époque, ont substitué à la propagande morale la propagande par le fait. Mais l’ombrageuse administration moscovite n’y veut voir aucune différence. Elle agit par mesure administrative, sans procédure légale, « par nécessité d’empêcher de tenter quelque chose », classique formule, on le voit. Des arrestations s’effectuèrent en maintes villes de l’Empire. Il y en eut à Riga, et Wladimir Yanof, brutalement enlevé de sa demeure, fut déporté aux mines de Minusinsk, dans la Sibérie orientale. " (Chap. iii)

Le ton et les formules choisis indiquent assez au lecteur qu’il s’agit là d’une injustice aux yeux du narrateur. Cette injustice se double d’un autre malheur, car le jeune avocat était fiancé à Ilka Nicolef, qu’il devait épouser quelques jours après son arrestation. La jeune femme est donc sans nouvelles de l’homme qu’elle aime depuis quatre ans et elle a fait plusieurs demandes pour pouvoir le rejoindre, en vain.

Ce n’est pas la première fois que J. Verne prenait ainsi parti assez ouvertement pour les populations opprimées face aux populations dominantes. Naturellement, on ne s’étonnera pas que cette dernière dans ce roman soit d’origine germanique. L’intrigue se déroulant en 1876, c’est-à-dire peu de temps après la guerre de 1870 et la cuisante défaite française, n’est sans doute pas un hasard. Ce n’est peut-être pas un hasard non plus si le roman a été écrit entre le 15 novembre 1893 et le 31 mars 18945. En 1892 en effet, fut conclue l’alliance franco-russe, alliance effective à partir de 1893. Ce rapprochement entre la France et la Russie avait, entre autres intérêts, de s’assurer une défense et protection en cas d’attaque de la part de l’Allemagne ou de l’Autriche. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une première dans la littérature de ce dernier quart de siècle et les ouvrages sont nombreux où l’on remet en cause et cite les Teutons comme responsables de tous les maux et vices...

Pour poursuivre, commander le Bulletin 206

Un drame en Livonie.

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